Le voyage de la Mule à Pépère

« Gitane », c’est ainsi que je m’appelle et je suis d’un bleu du même nom. Je porte beau mes vingt ans de bons et loyaux services grâce à la bienveillance de mon « pépère » !!!!! Je me permets de l’appeler ainsi car dernièrement, il m’a affublé d’un sobriquet que j’ai plutôt mal pris au début : « la mule » ….

Quelques explications s’imposent pour la bonne comprenette de tous. Je suis arrivé chez pépère pour fêter ses quarante ans, voila vingt ans maintenant.

Je me rappelle ses yeux qui brillaient lorsqu’il me regardait et qu’il prenait soin de moi, un chiffon à la main, alors que j’étais suspendu dans son atelier. J’avais vraiment l’impression d’être le plus beau vélo du monde. En arrivant, je n‘étais pas tout seul. Un vieux Motobécane occupait déjà bien la place depuis un moment. En le voyant, j’ai été surpris de le voir dans un état proche du neuf malgré son grand âge. Je me suis dit qu’il ne devait pas sortir très souvent pour être si propre… Lui était bien content de trouver un copain à qui raconter ses aventures vécues sur les routes de France. C’est ainsi que j’ai appris que mon Pépère était très assidu aux sorties du Dimanche, pratiquées d’abord seul, puis au sein d’un club. Il m’a raconté ses virées solitaires, son premier 200 suivi de beaucoup d’autres, ses sorties sur les routes de vacances dont il était de la partie à chaque fois. Je le sentais malgré tout un peu triste car il avait compris qu’il faudrait désormais partager le temps de roulage maintenant que nous étions deux. Et effectivement, je fus affecté au roulage de Mars à Octobre et Motobec aux mois restants.

Nous avons vécu ainsi pendant quinze ans en toute harmonie. J’ai bien entendu repris le flambeau des « exploits » de Pépère, son Paris Roubaix, le Ventoux deux fois, le Télégraphe a plusieurs reprises, la Croix de fer qui porte si bien son nom et beaucoup d’autres moins connus mais tout aussi difficiles. A chaque fois, je racontais nos aventures à notre retour et je sentais bien que Motobec était un peu triste de ne plus partir. Et puis les sorties ont commencé à s’espacer.

Non pas que Pépère ai cessé de rouler, mais il s’était entiché d’un drôle de vélo biplace…Tandem, cela s’appelle. Du coup, je sortais beaucoup moins souvent mais heureusement, il me restait toujours les vacances pour prendre l’air.

Et puis, il y a maintenant cinq ans, la claque……. J’ai, à mon tour, vu débarquer un vélo tout neuf. J’ai reconnu ce regard avec lequel il l’observait, cette joie qu’il éprouvait pendant tout le montage. Car, cette fois, il l’avait commandé en pièces détachées pour, disait-il, pouvoir se faire le vélo de ses rêves… Moi qui croyais que c’était moi !!!!!!!!!!

A mon tour, j’ai ressenti la désillusion qu’avait vécue Motobec. Bien sûr, pendant tout le montage de Ferrus (c’est son nom), Pépère m’a assuré que cela ne changerait rien à nos habitudes. Mais moi je savais que si.

La suite m’a donné raison, et je fus à mon tour affecté aux sorties d’hiver.

A moi maintenant d’écouter Ferrus me raconter ses séjours avec le club, à Vaison la romaine, sur les cyclos montagnardes, sur les brevets de 300 et 400 kilomètres etc etc… J’éprouvais bien un peu de jalousie mais je suppose que c’est ce que l’on ressent lorsqu’on se dit que la roue tourne.

Et puis, cet hiver, j’ai remarqué un changement chez mon Pépère. Il m’a affublé d’un garde boue fixe, d’une sacoche de guidon et d’une seconde sacoche accrochée sous la selle.

J’ai reçu deux pneus, des patins, ainsi qu’une chaine et une cassette, le tout neuf ! Alors, oui, il est toujours aux petits soins pour moi mais là, je ne comprenais pas. Il se préparait assurément quelque-chose.

Et puis, j’ai appris pendant le montage de toutes ces pièces qu’un aller-retour en Bretagne sur neuf jours dont sept de roulage était prévu. Et c’est avec moi qu’il allait le faire…Youpi ! Du coup, Ferrus était un peu déçu mais je l’ai consolé en lui disant que, lui, il ferait le tour de France l’année prochaine. Belle perspective quand même.

En guise de préparation, je me suis retrouvé à partir sur la flèche Calais / Lille organisée par le club. Un peu humide et venteuse peut être mais j’ai bien fait en sorte que tout se passe bien mécaniquement pour que Pépère ne change pas d’avis et parte finalement avec Ferrus. Mission réussie.

Quelques semaines plus tard, c’est le départ … avec une surprise car nous sommes accompagnés par un Specialized orange et noir. Un petit jeune d’à peine deux ans mais qui saura se faire discret et s’adapter à mon rythme.

Le périple se passera on ne peut mieux, les trois premiers jours en un duo fort sympathique. Ensuite, première journée de repos à Paimpol où je retrouve un compagnon de route avec qui j’ai partagé de très très nombreux kilomètres pour mon plus grand plaisir. Aujourd’hui, il a choisi de s’expatrier dans cette belle région mais qu’importe, cela ne nous empêchera pas de rouler ensemble de temps en temps. Le Specialized devant reprendre le boulot, nous continuons le voyage tout seuls, Pépère et sa mule comme il m’appelle affectueusement. Il est vrai qu’affublé de mon barda et mes dix huit kilos, je ressemble plus à une randonneuse qu’à un pur-sang. Je dormirai un coup dans un garage, un autre aux côtés d’un tracteur, même une fois à la belle étoile, et la dernière parmi d’autres vélos qui me diront avoir beaucoup moins de chance que moi car ils passent plus de temps dans la remise que sur la route. Les pauvres.

Et voila, tout ayant une fin, à force de pédaler, d’abord contre le vent puis sous la flotte et enfin, sous le soleil, nous avons bouclé les 1100 kilomètres du parcours comprenant 9600 mètres de dénivelés. Pas une seule crevaison pour moi mais une pour le petit jeune encore un peu tendre.

J’ai donc retrouvé ma place sur mon crochet après une grosse douche réparatrice et une bonne révision comme sait si bien le faire mon Pépère.

Je raconte maintenant toutes les péripéties de notre voyage à Ferrus qui n’attend plus qu’une chose : partir sur le tour de France.

Dire que je l’envie est une évidence mais je sais maintenant que mon Pépère repartira pour d’autres virées et ce sera avec moi… Sa mule préférée… !

Thierry M.

l’album photos :